Mister Nostalgia

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On peut être d’abord surpris de trouver dans un recueil de BD qui rassemble des histoires consacrées à la musique deux contes qui n'ont a priori pas de lien avec cet univers : Mère Hulda et Boucle d'or. Leur rapport avec le blues serait à chercher du côté de leur origine populaire. Cet art « des classes inférieures », par opposition avec celui de l'aristocratie attire en effet Robert Crumb qui y voit une forme d'expression plus vraie : « Les arts populaires me passionnent beaucoup plus, toutes ces formes d'expression simples et terre à terre de la culture, dans ce qu'elle a de plus authentique. » Le blues, élaboré par des générations d’esclaves et le conte émanent tous deux de la culture populaire. Ils correspondent aussi au goût du dessinateur pour l'ancien et le passé. L'intention n’est pourtant pas de broder le panégyrique de cette forme d’art, mais de lui rendre hommage par un regard amusé et parodique : « J'ai fait Boucle d'Or et Mère Hulda parce que je lisais sans arrêt des contes de fées à ma fille Sophie quand elle était petite. J'ai eu envie de me moquer de ces contes après les lui avoir lus. »

Alors que Boucle d'or détourne l'histoire originale, s'affichant clairement comme une parodie, Mère Hulda reste fidèle au texte des Grimm, qui est par ailleurs repris tel quel dans les phylactères. Certains, présentés en forme de parchemins, rappellent l'aspect ancien et archaïque du conte. La BD est courte, comportant vingt-six cases, ce qui correspond à la brièveté originelle du récit. Elle suit ainsi le scénario des Grimm presque à la lettre, en marquant le parallélisme entre les deux jeunes filles : à titre d’exemple, la disposition des cases au moment de l’épisode du four et des pommiers (8-9-10 puis 20-21-22) est absolument symétrique, en haut de page, mais l’inclinaison des bords est inversée pour chacune.

La première page ne comporte qu’une seule illustration monumentale, représentant la situation initiale et l'ensemble des personnages : la veuve entre ses deux filles, une blonde et une brune, ainsi que Mère Hulda. La bonne fille, à gauche se démarque comme travailleuse par le balai qu'elle tient à la main, et pieuse, avec sa croix autour du cou. Sur la page précédente, laissée partiellement blanche, on remarque trois personnages en bas et au centre : un enfant, un jeune homme et un vieillard qui semblent écouter ou regarder attentivement. Ils figurent les trois âges de la vie, représentant peut-être le public du conte. Le décalage entre ces trois figures isolées dans le blanc de la page de gauche et les formes impressionnantes des femmes du conte, insérées dans un décor détaillé, crée un décalage ironique, Ce gigantisme des personnages de Mère Hulda fait écho aux contes populaires mettant en scène des géants dont une des versions la plus connue est celle du Petit Poucet. Cette impression de gigantisme est un des partis pris ironiques de Robert Crumb, sensible dans la case six par exemple, par une légère contre-plongée qui présente Goldmarie comme une géante au milieu des prés, les pieds au premier plan, nous rappelant encore le Petit Poucet et ses bottes de sept lieues. Le gigantisme est aussi celui propre à la caricature : celle des corps avec une Mère Hulda aux dents disjointes et aux doigts griffus, ou encore des parlers, comme celui de Berta : « Ach so, komment tiable est-ce… » qui mime l’accent allemand en français, ce qui est a priori absurde puisque l’histoire se passe en Allemagne, mais souligne précisément la distance entre la langue originale et celle de la traduction, ainsi que les clichés et lieux communs qui s’insèrent dans cet espace. Le gigantisme physique des personnages – excepté Mère Hulda - est aussi plénitude de la chair : les protagonistes, Goldmarie et Pechmarie n’ont plus vraiment des corps d’enfants ou de jeunes filles, mais de femmes. C’est donc aussi une sexualisation du conte, qui représente le passage à l’âge adulte par les règles – le sang, la mort symbolique dans le puits et la remontée au jour et la renaissance à une nouvelle existence. Fidèle à son dessin, représentant habituellement des femmes plantureuses, Robert Crumb dessine deux jeunes femmes aux formes pleines, en insistant sur la vulgarité de Pechmarie, notamment dans la case 24 ou celle-ci est présente à moitié dévêtue dans un lit, en corsage et en bas.

Il s’agirait en définitive d’une adaptation fidèle, dont la distance amusée réside toute dans le trait et le dessin résultant du passage d’un ancien conte allemand, dans l’œuvre du maitre de l’underground américain.

Références

Editeur: 

Cornélius (éditeur)

Contributeur: 

Chevalier Ludivine

Date: 

2007

Type DC: 

Format: 

Livre.

Identifiant: 

ISBN : 978 2 915492 42 2

Source: 

: Édition 2007. Première parution dans Weirdo 19, hiver 1986.

Gestion des droits: 

Cornélius (éditeur)

Langue: 

français
anglais